Tsipras, hélas ! (Denis Sieffert, Politis)

À propos d’Alexis Tsipras, j’ai soigneusement évité jusqu’ici les mots qui fâchent. Celui de « trahison » par exemple. Et pour cause ! Pendant six mois, le principal leader de la gauche radicale grecque a livré un combat courageux pour obtenir de la troïka un accord qui ne condamne pas son peuple à une nouvelle cure d’austérité. Et sur cette période, qui va de la victoire de Syriza au calamiteux accord du 13 juillet, on ne peut lui reprocher aucune faute. Tout juste des erreurs. Sans doute s’est-il mépris sur sa capacité à créer un rapport de force européen. Sans doute a-t-il cru que la France, dont le gouvernement est réputé de gauche (à l’étranger encore…), serait une alliée dans la négociation. Et peut-être même a-t-il espéré – comble de naïveté ! – qu’un sursaut de vertu démocratique saisirait ses interlocuteurs au lendemain du référendum du 5 juillet. Mais malgré toutes ces illusions (et nous en avons partagé quelques-unes), il a mené une rude bataille.

La suite, hélas, est moins glorieuse. Avec sa démission et l’annonce d’une nouvelle élection, il pose aujourd’hui un double problème politique et moral. Entendons-nous bien : le problème n’est même pas qu’il ait lâché prise le 13 juillet. On ne peut lui faire reproche de n’avoir pas cru à une solution alternative, bien improbable dans l’état actuel de la gauche européenne. Même Yanis Varoufakis, apôtre du « plan B », a reconnu qu’il n’existait guère que des subterfuges destinés à gagner un peu de temps. Mais il n’y avait aucune raison de penser que les tueurs d’en face auraient lâché du lest quelques semaines ou quelques mois plus tard. Les guichets des banques seraient donc restés fermés jusqu’à asphyxie totale de la population. Tsipras n’a pas voulu pratiquer la politique du pire ni tenter « le diable » Schäuble ! Le problème est qu’il se soit ensuite offert pour mettre en œuvre lui-même une politique désastreuse. Celle de ses adversaires. Celle dont son peuple ne voulait plus, et que lui-même avait combattue de toutes ses forces. Et voilà qu’aujourd’hui il pousse le bouchon un peu plus loin encore, sacrifiant son parti, en cours d’implosion, à la mise en œuvre du fameux mémorandum. La première défaite de Tsipras, celle du 13 juillet, était celle de toute la gauche européenne. Un froid constat de l’état où nous sommes. Celle d’un isolement.

Au passage, le récit que Yanis Varoufakis fait de l’attitude des Français dans la négociation est accablant. On devine derrière son propos un Président et un ministre, Michel Sapin, faibles devant l’Allemagne, transparents, inertes quand il aurait fallu taper du poing sur la table, et tout juste occupés à faire paternellement avaler la couleuvre au jeune Premier ministre grec. On aperçoit un commissaire européen, Pierre Moscovici, expert en double langage et s’échappant comme une anguille. Triste tableau. Mais tout cela n’est pas pour nous étonner puisque, dès le premier jour de son quinquennat, François Hollande avait fait allégeance à Angela Merkel, en ratifiant le Pacte budgétaire européen. Voilà en tout cas plus que des circonstances atténuantes pour Alexis Tsipras. Son échec personnel et moral est ailleurs. Fallait-il qu’ensuite il assume une politique rigoureusement contraire à celle pour laquelle il avait été élu ? Fallait-il que ce soit lui ? On imagine l’argument : il faut bien que quelqu’un s’y colle. Si je ne le fais pas, un autre le fera, et peut-être avec plus de zèle. Mais Alexis Tsipras n’est pas n’importe qui. Il était porteur jusqu’à ces dernières semaines d’un espoir. Il lui fallait pour le préserver se préserver, et sauver ce qu’il incarnait. Après tout, on peut toujours dire que c’est son problème. Mais pas seulement. Après être tombé dans le piège de la machine libérale européenne, il se piège lui-même et rentre dans le rang de la politique trop ordinaire. Sa vraie fausse démission, qui vise en fait à rechercher une autre majorité avec l’élection du 20 septembre pour conforter son pouvoir, risque gravement d’insulter l’avenir.

Tsipras a pourtant eu un mot très juste à la télévision, et très démocratique, lorsqu’il a dit avoir atteint« les limites de son mandat ». On aurait aimé qu’il en reste là. S’il y a reniement, c’est là qu’il se situe. Le risque qu’il prend est moins celui de la défaite électorale que celui d’une victoire à la Pyrrhus qui le condamnerait à gouverner avec ses adversaires. Car la « bataille de Grèce » n’est évidemment pas finie. Elle va se poursuivre. Yanis Varoufakis a raison de dire que, derrière la Grèce, c’est la France qui est visée, et ce qui reste de son État-providence . C’est une étape de la lutte de classes européenne qui se joue. La bataille va se déplacer, en passant par l’Espagne, avec les élections de décembre. La gauche radicale française aussi est attendue au tournant. Au programme, l’élaboration de ce fameux « plan B ». Autrement dit, la remise à plat de toute une réflexion sur la question européenne et sur l’euro. Nous n’en avons pas fini avec M. Schäuble.

Source : Denis Sieffert, Politis, 26 août 2015

,