Sondages honteux sur les départementales 2015

Gérard Dahan, économiste et docteur en sociologie, dirige depuis 30 ans un institut de sondage. Par ailleurs, il a fait paraître en mai 2014 un ouvrage intitulé “La manipulation par les sondages” aux éditions L’Harmattan. Dans cette tribune, il analyse les trois derniers sondages parus dans la presse (Odoxa, Ifop et CSA) sur les élections départementales et compile les imprécisions et les manipulations.

Pour des raisons d’économie ou de dissimulation de leur méthodologie, les instituts de sondages respectent de moins en moins les principes de base des sondages et accumulent les “biais d’enquête”. Concernant les sondages qui viennent d’être publiés sur les départementales, on peut être choqué par le fait que des instituts semblent avoir oublié un principe de base de la méthode des sondages : l’échantillon des personnes interrogée doit être représentatifs de la population concernée.
Pour les prochaines départementales, la population concernée habite dans des départements qui votent et déclare qu’elle ira voter les 22 et 29 mars prochain.

Sur les 3 derniers sondages Internet publiés dans la presse Odoxa, IFOP, CSA, on peut manifestement affirmer qu’ils ne respectent pas ce principe puisqu’ils interrogent en toute conscience et sans le préciser aux lecteurs (citons en vrac) : des personnes qui ne sont pas concernées par le scrutin, des personnes qui n’iront pas voter et qui viennent de le dire ou qui se voient proposer des listes qui ne sont pas présentes dans leurs cantons.

Une accumulation d’approximations, de bidouillages et de silences qui sont de véritables scandales en terme de déontologie professionnelle.

Assez hypocritement, les instituts de sondages prennent l’habitude de préciser que les résultats annoncés ne sont pas des prédictions, mais des états de l’opinion au moment où le sondage a été réalisé. C’est une précision classique et importante d’autant que l’opinion est de plus en plus volatile et que près de 20% à 25% des français déclarent se décider dans l’isoloir.

Mais encore faut-il que les principes de base des sondages aient été respectés et notamment que l’échantillon interrogé soit “représentatif”.

Ainsi, les instituts de sondages se sont-ils à plusieurs reprises trompés lors des élections à la présidence des partis politiques en interrogeant des sympathisants alors que seuls les adhérents du partis allaient voter. Les échantillons de ces sondages n’étaient pas représentatifs des votants.

Cependant, dans le cadre de ces départementales, les approximations et les “dissimulations” plus ou moins intentionnelles sont bien plus nombreuses.

Scandale n° 1 : des évaluations d’intentions de votes réalisées sur des personnes ayant précisé qu’elles n’iraient pas voter.

La “normalité méthodologique” voudrait que les personnes interrogées ayant précisé qu’elles ne pensaient pas aller voter, soient écartées et que l’on ne continue pas à les interroger “sur le candidat pour lequel elles auraient le plus de chance de voter”(1).
Or, pour conserver des échantillons numériquement présentables, les instituts ont interrogé sur leur préférence en matière de vote des personnes qui venaient juste de dire qu’elles ne pensaient pas aller voter.

L’IFOP annonçait pourtant un taux de votants de 43% et le CSA évaluait à 42% les personnes “sûres” d’aller voter(2). Mais les instituts pour des raisons de taille d’échantillon ont volontairement omis de filtrer les abstentionnistes.
Cette pratique rend, dès lors, l’échantillon “non représentatif” des votants aux départementales.

Scandale n° 2 : interroger sur leurs intentions de vote aux départementales des personnes qui ne sont pas concernées par cette élection.

Par ailleurs, pour que cet échantillon soit représentatif, il faut que les personnes interrogées fassent effectivement partie des personnes concernées par l’élection.
On verrait mal interroger sur l’élection par exemple à la mairie de Paris, des habitants de Lyon ou de Marseille.
C’est pourtant ce qui a été fait dans 2 des sondages sur 3, sur les sondage Odoxa et IFOP, où les habitants de zones non concernées par les départementales ont été interrogés.
En effet, ces instituts ont interrogé les habitants de Paris et de l’agglomération lyonnaise qui ne sont pas concernés par les départementales (mais représentent cependant une proportion non négligeable de l’échantillon interrogé). Seul l’institut CSA a effectivement tenu compte des zones concernées par l’élection.

Scandale n° 3 : proposer aux répondants des listes qui ne sont pas présentes dans leurs cantons, biaisant totalement les réponses.

Sur les 3 instituts ayant remis des résultats début mars, 2 d’entre eux (Odoxa et l’IFOP) ont soumis aux personnes interrogées des listes nationales hypothétiques sans tenir compte des véritables listes qu’on allait proposer dans les différents cantons.
Ainsi, on a pu proposer à des personnes de l’échantillon, des listes non présentes dans leurs cantons.
Dans ce cas, une personne interrogée peut très bien avoir désigné une liste pour laquelle elle ne pourra pas voter dans la réalité.
Par ailleurs, dans la mesure où ces listes étaient “hypothétiques” les instituts de sondages n’en ont pas retenu le même nombre.

1- Odoxa à posé une question en proposant 7 listes nationales génériques : Extrême gauche, Front de gauche, Europe-Ecologie-Les verts, PS et ses alliés, UDI et UMP, Front National, Autres (dont Modem)

2- L’IFOP à posé sa question en proposant 6 listes : Front de Gauche, Parti socialiste, Europe-Ecologie-Les Verts, Modem, UDI et UMP, Front National (La même liste sans la proposition “Extrême gauche”).

Seul l’institut CSA a adopté une méthode juste et fiable en proposant aux personnes interrogées et selon leur localisation, la véritable offre qu’ils auront dans le cadre des départementales.
Au final, l’institut CSA affiche un regroupements de 10 listes et obtient des résultats tenant compte de l’offre réelle proposées aux électeurs : Extrême gauche, Front de Gauche, Europe-Ecologie-Les Verts, PS et union de la gauche, Divers gauche, UDI-Modem, UMP et union de la droite, Divers Droite, Front National et Autres.

En revanche, comme les autres instituts, le CSA semble avoir interrogé sur leur intentions de vote l’ensemble des personnes de l’échantillon et pas seulement celles sûres d’aller voter.

Scandale n°4 : on ne doit interpréter comme étant une “intention de vote” que des réponses à une question parlant explicitement “d’intention de vote”

L’IFOP qui a probablement perçu le problème de cette interrogation de “non votants”, a trouvé une parade astucieuse que l’institut se garde de relever en posant une question qui n’est absolument pas la même qu’une intention de vote :

La question posée était : “Vous personnellement, souhaitez-vous pour les prochaines élections départementales le succès de… ” (suivent les propositions de 7 listes nationales)

Bien évidemment, les journalistes n’ont pas relevé la différence et traitent la question comme s’il s’agissait d’une intention de vote.

Quand on sait qu’un changement de mot dans une question peut entrainer une différence de résultats de 10% à 20%, quand on sait que se multiplient les “votes stratégiques” de personnes qui intentionnellement ne votent pas pour le candidat qu’elles souhaitent voir triompher, on peut penser qu’une telle différence de question est non négligeable et ne peut pas être confondue avec une question d’intention de vote.

Cependant, et c’est toute l’astuce de l’IFOP, on ne peut pas reprocher à l’institut d’avoir interrogé des personnes qui ne pensaient pas aller voter.

Scandale n° 5 : Le flou sur les personnes qui ne se sont pas prononcées aux intentions de vote.

Odoxa annonce avoir interrogé 807 personnes par Internet et semble n’avoir posé qu’une seule question dans le cadre probable d’une enquête omnibus.(3) La société reconnait que 24% des personnes interrogées “ne se sont pas prononcées” à cette question.

On peut s’interroger sur la signification de ces 24% ? S’agit-il de personnes qui sont hésitantes sur leur vote ? S’agit-il de personnes qui savaient qu’elles ne votaient pas et qui ont refusé qu’on les force à répondre ? Ou s’agit-il encore de personnes venant de dire qu’elles n’iraient pas voter et choquées qu’on leur pose tout de même la question….
Odoxa est totalement muet sur le sujet, se contentant de laisser pudiquement dans le flou ce qui est peut-être un énorme “biais” d’enquête.

L’institut CSA qui a interrogé par Internet 965 personnes, semble également avoir interrogé l’ensemble de son échantillon alors que seules 42% des personnes étaient sûres d’aller voter. A la question d’intentions de vote, il annonce 20% des personnes “ne s’étant pas prononcées” et on peut s’interroger sur la signification de ces 20% : hésitations ou refus de répondre ?

L’IFOP qui pose une question différente sur le souhait de succès aux départementales qui n’est pas conditionné au vote de la personne, ne recueille pas cette proportion étonnante de gens ne se prononçant pas.

Scandale n° 6 : la mystification sur la précision des résultats annoncés.

Dans la question posée par Odoxa sur les intentions de vote, 24% des gens ne se prononcent pas. L’échantillon exprimé à prendre en compte pour évaluer la précision des résultats, n’est donc pas de 807 personnes, mais de 613 personnes.
Une absence de rappel à la limite de l’abus, d’autant qu’une seule question est posée.

En ce qui concerne les résultats attribués au Front National : à 33% et pour un échantillon de 613 personnes interrogées la précision est de ± 3,72%
Le résultat du FN obtenu par Odoxa a donc une précision comprise entre 29,3% et 36,7% (intervalle de 7%).

Ceci étant si on considère que plus de 50% des 607 personnes interrogées n’iront probablement pas voter, on peut aussi dire que l’échantillon pertinent n’était en fait que d’environ 300 personnes et l’intervalle de confiance pour 306 votants probables interrogés de ± 5,27%.

L’institut CSA qui a interrogé par Internet 965 personnes annonce que 20% des personnes “ne se sont pas prononcées”. C’est donc un échantillon de 772 personnes qui a répondu à la question.
La précision des résultats n’est donc pas comme l’indique son tableau déterminée sur 1000 personnes, mais sur 772 personnes soit une précision pour un résultat à 29% (score attribué au FN) de ± 3,2%. Le résultat annoncé pour le FN est donc compris dans un intervalle qui va de 25,8% à 32,2%.

En guise de conclusion :

On peut très clairement affirmer au vue de plusieurs facteurs, que les échantillons interrogés sur ces 3 sondages ne sont pas représentatifs des votants aux départementales. Ce qui ne veut pas dire que les résultats obtenus seront faux. Je n’en sais rien…

Mais le plus grave dans cette présentation, c’est l’image d’absence de déontologie professionnelle que donnent aujourd’hui un certain nombre d’instituts de sondage.

Absence de déontologie que les Français perçoivent et qui devrait être sanctionné par la commission des sondages qui malheureusement intervient très peu.

Notre pays on le sait est le 2ème pays au monde en termes de consommation de sondages et cependant, la défiance déclarée vis-à-vis des sondages est dans certaines enquêtes de près de 70% des Français.

Au vu des derniers sondages sur les départementales, on peut comprendre les réactions de nos compatriotes.

Notes

(1) Aucune mention n’est faite sur un tel filtrage, on peut donc penser que c’est la totalité des échantillons qui a été interrogés.

(2) Personnes ayant mis la note 10 sur une échelle de certitude d’aller voter de 1 à 10.

(3) Enquête “fourre-tout” où les sujets d’enquête se succèdent, sans avoir généralement aucun rapport entre eux, ce qui permet rarement aux personnes interrogées, des réponses réfléchies et qui tend à énerver les répondants. Donc d’assez mauvaises conditions d’enquête. Rappelons cependant qu’il s’agissait d’une enquête Internet. Les enquêtes Internet sont “gratifiées”, et les personnes répondent parce qu’elles en attendent un cadeau, des points où l’équivalent d’une rémunération.

Source : Les invités de Mediapart, 11 mars 2015

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