Pôle emploi face au chômage de masse (Mediapart, vidéo)

Selon le ministère du travail, le nombre de chômeurs s’établit toujours autour de 5,4 millions pour le mois de juin. Début juillet, la Cour des comptes a rendu un rapport assassin sur Pôle emploi. L’organisme est-il taillé pour affronter un tel nombre de demandeurs d’emploi ? Mediapart ouvre le débat en vidéo avec Carole Tuchszirer, socio-économiste, et Jacqueline Balsan, du mouvement national des chômeurs et précaires.

Un petit millier de chômeurs en plus pour le mois de juin, selon le ministère du travail. Par le jeu des transferts d’une catégorie à l’autre, le gouvernement peut se targuer d’une quasi-stabilité depuis le mois de mai. Maigre consolation car au final, il reste 3,553 millions demandeurs d’emploi de catégorie A en France et 5,397 millions d’inscrits au chômage, toutes situations confondues.

Face à une telle masse, de quelle marge de manœuvre Pôle emploi dispose-t-il ? L’organisme, né de la fusion de l’ANPE et de l’Unedic en 2008, compte un millier d’agences sur tout le territoire, embauche 53 000 agents et fonctionne avec un budget annuel de 5 milliards d’euros. Une somme conséquente, qui fait de Pôle emploi l’un des organismes les mieux dotés de la fonction publique, ce que n’a pas manqué de soulever la Cour des comptes. L’institution de contrôle vient de rendre un rapport au vitriol sur Pôle emploi, l’accusant notamment de n’être responsable du retour vers l’emploi que de 12 % des chômeurs. La réaction du directeur, Jean Bassères, ne s’est pas fait attendre. Il a immédiatement dénoncé un rapport « à charge », estimant que la Cour des comptes méconnaissait profondement le travail des ses agents et la réalité de la conjoncture.


Pôle emploi face au chômage de masse par Mediapart

Pour rebondir sur ce débat, Mediapart a convié deux acteurs qui, chacun dans leur rôle, gravitent autour de l’institution. Jacqueline Balsan, vice-présidente du mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), est coordinatrice du Comité pour une répartition équitable de l’emploi et des revenus, qui gère une maison des chômeurs et des citoyens solidaires à Montpellier. Carole Tuchszirer, socio-économiste au Centre d’étude pour l’emploi, suit depuis plus de vingt ans le service public de l’emploi.

Cet énième dénonciation de l’incurie de Pôle emploi ne les surprend guère « La montée spectaculaire du chômage est arrivée en même temps que la fusion, rappelle Jacqueline Balsan. Je ne crois pas que remettre en question Pôle emploi soit la meilleure des réponses face au chômage. Des dysfonctionnements, il y en a. Mais ce rapport est calculé : quand on veut supprimer un service public, on dit qu’il fonctionne très mal. Et ça, c’est inacceptable. » Carole Tuchszirer, de son côté, n’est qu’à « moitié étonnée ». Et de citer les nombreux rapports à charge sur le service public de l’emploi, tels que celui de l’IGAS et de l’IGF.

Pour autant, les points qui fâchent sont nombreux : la question du placement, la dématérialisation des procédures ou encore l’accès numérique aux offres d’emploi. Le gouvernement a d’ailleurs répondu en partie à ces critiques en dévoilant opportunément l’Emploi store, qui regroupe sur un nouveau site ses offres et celles collectées sur le web. Un « agrégateur » utile selon Carole Tuchszirer, qui voit d’un bon œil « le virage numérique » opéré ces dernières années par Pôle emploi. Jacqueline Balsan rappelle cependant les difficultés auxquelles se confrontent les plus précaires quant à l’outil numérique, tant sur le plan de la recherche d’emploi que de l’indemnisation. « Et on retrouve souvent dans cette catégorie les chômeurs de longue durée…»,poursuit la représentante du CNCP, qui pointe le risque d’un service de l’emploi à deux vitesses.

L’accès à l’indemnisation est relativement épargnée par la Cour des comptes. Pourtant, les crises récentes, et celle des droits rechargeables en particulier, ont considérablement terni l’image de Pôle emploi auprès des usagers. L’assurance chômage est « tout sauf un droit portable », confirme Carole Tuchszirer. La raréfaction du contact individuel et la rationalisation de processus sont également décriés tant par la militante que la chercheuse, qui en détaillent les conséquences pour les usagers comme pour les agents. Elles se rejoignent également sur le fond du problème. « Ce qui détermine le taux de chômage, c’est le niveau de croissance et pas Pôle emploi, qui ne crée ni ne détruit des postes. L’enjeu est d’abord économique. »

Le salut viendra-t-il du contrôle ? C’est en tout cas l’avis de l’OCDE, qui estime, comme la Cour des comptes, que Pôle emploi n’est pas assez sévère sur le contrôle de la recherche effective d’emploi. L’organisation économique va dans le même sens que le gouvernement, qui a décidé de consacrer plus de moyens à cette question, en créant des équipes dédiées dans chaque région (le système a déjà été expérimenté dans quatre régions pilotes, PACA, Poitou-Charentes, Haute-Normandie et Franche-Comté, avec un taux de radiation qui varie de 8 à 35%). « Soyons clair, le contrôle sur des faits réels, sur des fausses déclarations, ou détournement d’indemnisation, je suis absolument d’accord, rappelle Jacqueline Balsan. Mais les contrôles seront faits comment, de manière aléatoire, sur dénonciation ? Aujourd’hui, les chômeurs nous disent quoi ? ‘On envoie des lettres de candidature, les employeurs ne répondent pas”, ‘Faut-il imprimer à chaque fois que je fais un mail pour justifier de ma recherche ?’… Je pense que ce dispositif, comme l’offre raisonnable d’emploi, ne peut pas être pérenne. » Vieille lune, le contrôle des chômeurs « revient systématiquement en période de chômage de masse », rappelle Carole Tuchszirer. « La crispation est permanente autour des 370 000 offres d’emploi non pourvues. Mais c’est une catégorie fourre-tout, car ce chiffre comprend aussi des entreprises qui avaient prévu de recruter et qui retirent leur offre ! Donc ce débat m’agace, personne n’est d’accord sur le chiffre car le sujet est éminemment politique. »

Source : Mathilde Goanec, Mediapart, 27 juillet 2015, via Démocratie réelle Nîmes

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