Panthéon 2015 : La photo retouchée (Roger Martelli)

Les quatre nouveaux résidents du Panthéon sont parfaitement légitimes. Mais en refusant la même reconnaissance aux grandes figures communistes de la Résistance, la mémoire de la République s’avère sélective.

Roger Martelli a été invité à participer à la cérémonie d’hommage à Pierre Brossolette, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion et Jean Zay, qui aura lieu le 27 mai prochain. Absent de Paris, il n’assistera pas à cet hommage mérité. Tout en le regrettant, il a ajouté : « Par honnêteté, je me permets toutefois de dire que mon respect et mon admiration pour les quatre personnalités heureusement retenues n’annule pas une certaine amertume ressentie devant les absences criantes du choix final. La sensibilité communiste ne sera pas associée à la reconnaissance de la nation, quand tant de noms eussent pu y contribuer. Je le regrette. La force de la Résistance française fut dans son unité, tout autant que dans sa détermination. C’est donc unie qu’elle devrait entrer au Panthéon. » Pour expliciter son propos, il a rédigé le texte qui suit.

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Le 27 mai 2015, le président de la République conduira au Panthéon les cendres de quatre superbes figures de la Résistance française. Ce choix serait parfait, si la grandeur des héros célébrés ne servait aussi à masquer l’incompréhensible absence de ceux qui seront oubliés.

La Résistance sauva l’honneur d’une France ternie par le choix de ceux qui, le 10 juillet 1940, voulurent en promouvant Philippe Pétain ajouter à l’amertume de la capitulation militaire l’opprobre du renoncement républicain. Ce fut alors une bien triste manifestation d’union nationale (569 députés et sénateurs sur 669) qui, quatre ans à peine après l’élection d’une majorité de Front populaire, mit fin à la République pour installer le régime collaborateur et dictatorial de « l’État français ».

Ne pas oublier l’unité de la Résistance

Ce qui permit à la Résistance d’atténuer l’indélébile tache, ce furent trois aspects indissociables : le courage inouï de ses combattants, sa fibre sociale confortant l’élan patriotique (le programme du Conseil national de la résistance) et l’unité de toutes les composantes résistantes. Alors que la résistance se déchirait en Pologne, en Grèce ou en Yougoslavie, elle resta unie en France, malgré les désaccords politiques et tactiques. L’aristocrate Philippe de Hautecloque dit “Leclerc” et le métallurgiste Henri Tanguy dit “Rol” combattirent sous le même uniforme. Avec Marie-Claude Vaillant-Couturier, 230 femmes résistantes, communistes et gaullistes indistinctement mêlées, franchirent les portes du camp de concentration de Birkenau en chantant la Marseillaise, le 23 janvier 1943.

Sans cette unité que rien ni personne ne put briser, la Résistance aurait-elle eu l’impact qui fut le sien, dans les combats de 1944 et dans la reconstruction qui les suivit ? On peut sans crainte répondre par la négative. Célébrer les quatre noms symboliques de l’union résistante est donc un devoir. Oublier ceux qui auraient dû être associés au convoi est une faute. Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle sont irréfutables, mais Danielle Casanova et Marie-Claude Vaillant Couturier ne l’auraient pas moins été. Jean Zay et Pierre Brossolette méritent le respect, mais Charles Debarge, Missak Manouchian ou Joseph Epstein ne méritent pas l’oubli.

Effacés de la grande photographie nationale

En un jour de reconnaissance nationale, laisser de côté la mémoire communiste est proprement incompréhensible. Beaucoup se sont indignés naguère de ce que les communistes ont parfois hypertrophié leur rôle, fût-ce au détriment des autres forces résistantes. Les voilà désormais retirés de la grande photographie nationale, exclus à jamais du Panthéon républicain.

Faudra-t-il maintenant parler de la défaite militaire du nazisme sans Stalingrad, de la prise de Berlin sans Joukov, de la Yougoslavie libérée sans Tito, de la victoire sur le Japon sans Mao Zedong, de la Libération française sans les FTP, de la reddition de von Choltitz à Paris sans Maurice Kriegel-Valrimont et sans Henri Rol-Tanguy ? Évoquera-t-on la composition du CNR sans Pierre Villon et André Mercier, celle du Comité français de libération nationale sans François Billoux et Fernand Grenier ? Et pourquoi pas, si l’on y est, le Front Populaire sans Maurice Thorez, la Sécurité sociale sans Ambroise Croizat et l’Union de la gauche sans Waldeck Rochet et Georges Marchais ?

Le stalinisme effaçait les dirigeants réprouvés des photographies officielles. La République française ne doit pas en faire de même avec une composante à part entière de l’histoire populaire et de la gauche de ce pays.

Source : Regards, 25 mai 2015