Migration : ” Va-t-on redécouvrir que l’asile est un droit ?” (Eric Fassin)

Éric Fassin - « Il n’est plus possible de dire qu’il n’y a pas d’alternative »

Entretien. Après la publication de la photographie d’un enfant syrien échoué sur une plage qui a profondément choqué l’Europe, le sociologue Éric Fassin revient sur les raisons d’une possible prise de conscience et analyse les postures politiques répressives de la France à l’égard des migrants.

Que symbolise l’image de cet enfant syrien échoué sur la plage ?

Éric Fassin Jouer sur de telles images n’est pas nouveau, en particulier dans la photographie de guerre. Mais il y a plus : l’enfant est devenu une figure dans la politique d’immigration. RESF nous a fait comprendre que les migrants sont des gens comme nous, puisque leurs enfants vont à l’école avec les nôtres. Les enfants ne peuvent être dénoncés comme des envahisseurs ou des terroristes. En outre, ici, les habits sur ce petit corps facilitent l’identification : on pense à ses propres enfants. Le réfugié ne nous paraît plus étranger. Si cette photographie a tant d’impact, c’est aussi qu’un débat venait de s’ouvrir : migrants ou réfugiés ? C’est une question de vocabulaire, qui reflète une réalité qui bouge : non plus la misère du monde, mais les malheurs de la guerre. Depuis des années, les demandeurs d’asile sont soupçonnés d’être en réalité des migrants économiques. Va-t-on redécouvrir que l’asile est un droit ?

La France semble bien isolée dans sa volonté de fermer ses frontières et de rendre impossible l’obtention de droits pour ces réfugiés…

Éric Fassin Depuis des années, on nous répète qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. On oppose le cœur à la raison. On nous explique qu’il faut se rendre à la raison économique, et non céder à l’angélisme. En réponse, avec le collectif Cette France-là, nous nous étions attachés à montrer que ces arguments ne tiennent pas, et que cette politique n’est ni raisonnable ni rationnelle. Ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est que les Allemands dont se réclament les tenants de la rationalité économique, montrent l’exemple en matière d’ouverture aux réfugiés. Il n’est donc plus possible de dire qu’il n’y a pas d’alternative ! C’est bousculer le sens commun de nos politiques. Bref, au lieu de dénoncer le « droit-de-l’hommisme », 
ne va-t-il pas falloir renouer avec les droits humains ?

Une réunion d’urgence a été décrétée par le gouvernement français. Est-ce une volte-face de dernière minute ?

Éric Fassin Encore en mai, Manuel Valls refusait les quotas de réfugiés en déclarant : « La France a déjà beaucoup fait. » Car toute la politique française a été pensée en réaction aux fantasmes sur « l’appel d’air » : en pratique, il s’agit de rendre la vie invivable aux migrants pour les dissuader de s’installer – à Calais, à La Chapelle, à Vintimille –, et bien sûr aux Roms. Et ça marche. 
Ils finissent par éviter la France…

L’ambiance xénophobe qui s’installe en France depuis une quinzaine d’années, stimulée par Sarkozy et Mme  Le Pen, est-elle le relais d’une opinion en repli ?

Éric Fassin Certes, à en croire les sondages, « les Français » refusent l’accueil de plus de migrants. Mais il y a un fort clivage entre gauche et droite – qu’on ne retrouve pas politiquement, entre le PS et « Les Républicains ». Ce gouvernement ne représente pas l’opinion de gauche, il s’adresse aux électeurs de droite. Les gouvernants prétendent refléter l’opinion, en fait, ils la façonnent. Mais la prise de conscience actuelle, à commencer par les médias, pourrait bien, là aussi, bousculer les choses. Manuel Valls va-t-il refuser d’en tenir compte ? Il ne pourra plus dire qu’il ne fait que répondre au sentiment populaire… Et si l’on cessait d’opposer le cœur à la raison ?

Source : Éric Fassin, Professeur 
de sociologie 
à l’université Paris-VIII, entretien réalisé par Michel Delaporte, Humanité, 3 septembre 2015

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