Hollande : Le candidat de la banque Rothschild

Rothschild, une banque au cœur du pouvoir

Depuis Georges Pompidou, c’est une règle. La banque Rothschild est installée au cœur de la République, au croisement des affaires et de la politique. Dans le livre Rothschild, une banque au pouvoir, notre consœur Martine Orange mène une enquête fouillée sur une institution qui a retrouvé toute sa puissance. Parmi les acteurs croisés, Emmanuel Macron. Nous en publions des extraits.

Au lendemain du 6 mai 2012, un jeune homme de 34 ans fait son entrée à l’Élysée. Il sera plus que le conseiller économique de François Hollande. Il l’a voulu, il l’a obtenu, le voilà au cœur du pouvoir présidentiel avec le titre envié de secrétaire général adjoint de la présidence de la République.

Il s’appelle Emmanuel Macron et, après un détour par la philosophie, vient directement de la banque Rothschild où il était l’un des associés-gérants les plus remarqués. Il n’est pas simple banquier comme Henri Emmanuelli, qui a lui aussi travaillé dans l’autre banque Rothschild – celle du cousin Edmond. En plus de quarante ans, le métier de banquier a beaucoup changé. Il est banquier d’affaires. Il conseille les grands groupes internationaux, il les aide à monter les grandes opérations de fusion-acquisition, celles qui se jouent à coups de milliards de dollars d’actions et de dettes. Il travaille avec eux sur les obstacles juridiques, les optimisations fiscales, les synergies, bref le grand monopolyindustriel et financier qui grise le monde bancaire.

Emmanuel Macron a choisi son bureau : celui de François Pérol, cet ami de Nicolas Sarkozy, qui fut lui aussi secrétaire général adjoint de l’Élysée avant de prendre les commandes dans des conditions contestées du groupe Banques populaires-Caisses d’épargne. Avant l’Élysée, François Pérol venait lui aussi de faire une fortune express à la banque Rothschild.

Ainsi passent les hommes, les partis et les pouvoirs… et demeure la banque Rothschild. C’est l’histoire d’un pouvoir au cœur du pouvoir, à l’épicentre des influences, des affaires, des coups financiers et de la politique. Une histoire très française, celle du capitalisme parisien de ces trente dernières années : un capitalisme happé et transformé en profondeur par la mondialisation. Et qui, dans le même temps, s’est recroquevillé sur une oligarchie des élites dont les ingrédients sont le pantouflage, les conflits d’intérêts, le mélange des affaires publiques et des intérêts privés, sur fond de nomenklaturisme des grandes écoles.

C’est cette histoire que nous raconte notre consœur Martine Orange dans son livre Rothschild, une banque au pouvoir. Pas de dénonciation indignée dans ce livre mais une froide autopsie d’une des maisons les plus secrètes de Paris. Et une explication méthodique de ce que sont aujourd’hui les ressorts de la fortune, des affaires et de l’influence. David de Rothschild, l’artisan obstiné du pouvoir aujourd’hui flamboyant de la banque du même nom, est un homme qui ne parle pas. Ses apparitions sont rarissimes, ses interventions publiques exceptionnelles et toujours d’une parfaite langue de bois.

Dans ce livre, il s’explique en revanche longuement, avec une étonnante liberté, et retrace dans le détail comment, reparti de zéro après la nationalisation de 1982, il a reconstruit avec l’aide de proches, Éric et Édouard de Rothschild, l’un des principaux lieux de pouvoir du pays. La banque Rothschild l’avait toujours été : Georges Pompidou, successeur de De Gaulle, n’y avait-il pas fait l’essentiel de sa carrière ?

« C’est la tradition de la maison de se mettre à la disposition de la République », dit à Martine Orange, David de Rothschild. C’est cette imbrication que décrit notre consœur qui a pu recueillir des dizaines de témoignages et récits, à l’intérieur même de la banque, chez les poids lourds des grands groupes français et dans plusieurs cercles politiques.

Car cette enquête, si elle nous montre les coulisses du capitalisme français, nous ramène toujours à l’essentiel : la politique, le pouvoir de décider, et quelques-uns de ses principaux acteurs. L’un d’eux émerge dans cette histoire d’une banque : Édouard Balladur. L’ancien conseiller de Georges Pompidou joue un rôle clé dans la renaissance de la banque, aux côtés d’un autre homme, Ambroise Roux, l’influent manitou du patronat français au début des années 1980.

Balladur ne s’éloignera jamais de la banque Rothschild. Et il y introduit bien sûr ses proches : Nicolas Bazire d’abord, son directeur de cabinet en 1995 qui partira chez Rothschild avant de devenir le numéro deux de Bernard Arnault à la tête de LVMH ; Nicolas Sarkozy ensuite. Mais les liens avec le monde politique ne se limiteront pas à cela. Peu à peu, la banque noue, par l’intermédiaire de ses associés-gérants, des relations étroites avec tous les responsables importants. Emmanuel Macron, qui a déjà joué un rôle important dans la commission Attali, s’enrôle très vite auprès de François Hollande. En avril 2011, alors que tous les sondages donnent Dominique Strauss-Kahn gagnant de la primaire socialiste, la banque a déjà choisi. Son candidat, c’est François Hollande, comme le racontent les extraits du chapitre 27 que nous reproduisons dans les pages suivantes.

Trente ans après

Avril 2011. David de Rothschild suit avec toujours autant d’attention et d’intérêt la politique française. Il s’interroge : « Et qui voyez-vous comme candidat socialiste à la présidentielle ? » La question surprend. Depuis des semaines, la candidature de Dominique Strauss-Kahn s’impose dans tous les sondages. Il ne s’agit pas de savoir si, mais à quelle date il va se présenter. Les primaires socialistes seront pour lui une formalité, assure-t-on. Pourtant, David de Rothschild n’y croit pas. Il y a, chez DSK, ce « je ne sais quoi », cette réticence à se jeter dans le combat pour le pouvoir qui le gêne. « François Hollande, n’est-ce pas ? », poursuit-il. Dans la maison, Emmanuel Macron, le plus jeune associé-gérant de la banque, a déjà rejoint l’équipe du futur candidat socialiste et travaille d’arrache-pied pour lui fournir des notes sur les sujets les plus divers.

Tous se doutaient que ce brillant et atypique banquier d’affaires serait aspiré par le pouvoir. Quand il était arrivé à la banque, à 31 ans, en 2008, il avait déjà eu trois vies : étudiant en philosophie, il avait été assistant de Paul Ricœur, avait commencé une thèse, avant de s’apercevoir que tout cela n’était pas pour lui. « Paul Ricœur a fait ses grands livres après 60 ans. Je n’avais pas cette patience », explique-t-il. Alors il bifurqua vers la haute fonction publique (Sciences-Po, Ena) pour terminer comme il se devait dans la botte de l’inspection des finances. À peine sorti de ses études, il est tenté par une troisième vie : la politique. Il s’embarqua pour faire de la politique locale chez les socialistes du Pas-de-Calais. Mais entre le jeune inspecteur des finances et les caciques de Liévin, le courant ne passe vraiment pas.

Retour donc à l’inspection des finances à temps plein. Il refuse d’intégrer un cabinet ministériel du gouvernement Sarkozy et reste à Bercy. C’est là que Jacques Attali le repère et l’appelle pour devenir rapporteur de sa commission sur la croissance. Les travaux de celle-ci ont connu le sort de toutes les précédentes : ils ont été enterrés dans les oubliettes de l’histoire, au premier obstacle, en l’occurrence la réforme des taxis parisiens !

Mais entre-temps, sur les conseils de Serge Weinberg et les recommandations de Jacques Attali, Emmanuel Macron avait rejoint la banque Rothschild. « J’ai eu de la chance, dit-il. J’avais un parcours très peu intelligible. Personne ne pouvait le comprendre ailleurs que chez Rothschild. » Tout en découvrant le métier de banquier d’affaires, les affaires internationales, il planchait sur le programme économique de François Hollande. Car cette vie de vif-argent, pour lui, ne pouvait avoir qu’un temps. Mi-avril 2012, tout en conseillant, en tant qu’associé de la banque, le groupe Nestlé pour le rachat – pour 11,9 milliards de dollars tout de même – de l’activité de nutrition infantile de Pfizer, face à Danone, il continuait à s’entretenir quotidiennement avec les proches du futur Président, les abreuver de notes et de réflexions sur la crise, la macroéconomie, les banques et autres. Jusqu’à ce qu’on l’appelle à l’Élysée.

« C’est la tradition de la maison de se mettre à la disposition de la République », dit brièvement David de Rothschild. Finalement, pour lui, c’est revenir aux usages du passé, quand, avant guerre, les allers-retours de certains dirigeants entre les gouvernements et la banque étaient devenus une pratique habituelle. Il sait que la maison est considérée désormais comme un de ces points de passage obligés par la haute fonction publique. C’est aussi la rançon de l’influence.

Derrière, Grégoire Chertok, lui, s’est mis dans la roue de Jean-François Copé. Les deux amis se connaissent depuis plus de vingt ans. Avec Charles Beigbeder, l’ancien patron de Poweo, ils forment un trio où les relations familiales, les affaires et la politique se mêlent sans frontières. Jean-François Copé a entraîné Grégoire Chertok à Fondapol, un club de réflexion, un think tank comme on dit, dirigé par Dominique Reynié. Charles Beigbeder, qui est en même temps tenté par le mouvement patronal et a présidé l’association Croissance plus, les y a rejoints. C’est dans ce club qui se fixe pour ambition de participer à l’innovation politique que l’économiste Jacques Delpla a commencé à théoriser l’endettement zéro pour l’État.

Le nouveau James

Mais tout cela a fini par sembler insuffisant à Grégoire Chertok. Depuis le début de sa carrière dans la maison, il a conduit plus de 130 opérations, ce qui en fait un des banquiers d’affaires les plus chevronnés de sa génération. Pourtant lui aussi commence à sentir l’usure de ce métier, l’intérêt qui disparaît, l’envie d’exister ailleurs et autrement. Alors, il a choisi de s’engager plus à fond en politique. Est-ce vraiment compatible ? L’association entre politique et banque d’affaires n’est-elle pas un mélange détonant ? « J’aurais pu faire comme d’autres banquiers et décider de ne m’occuper que d’argent, de voitures, de vacances ou d’autres futilités. Personne n’y aurait alors trouvé à redire,justifie-t-il. Mais j’ai envie de faire quelque chose dans l’intérêt général. Mon père, juif biélorusse, est arrivé en 1939 en France et s’est aussitôt engagé dans la Résistance. Je sais donc ce que ma famille doit à ce pays, ce qu’elle a reçu de lui. Mon engagement est à la lumière de ce passé. »

Alors, Grégoire Chertok a franchi le pas. Il a commencé discrètement comme adjoint à la mairie du XVIe arrondissement de Paris – rien de très original. Lors des élections régionales de 2010, il était sur la liste de la majorité, sous l’étiquette du parti radical valoisien : « Parce que c’est plus proche de mes sensibilités. » Alors qu’il figurait en douzième position, des membres de l’UMP ont tenté de le renvoyer en queue de liste, jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy, alerté par Jean-François Copé, se renseigne sur cette candidature, et demande à ce qu’il soit remonté en position éligible. Grégoire Chertok a été élu et siège à la commission culturelle de la région Île-de-France. Avec Jean-François Copé, il participe aux réflexions de la droite sur l’après-sarkozysme. Certains lui prêtent des ambitions pour la suite : secrétaire général de l’Élysée, lui aussi, ou ministre du budget. « Il faut aimer être dans les médias, en pleine lumière, et accepter de prendre des coups. Je n’ai pas ce tempérament-là », répond Grégoire Chertok. Mais tant d’eau peut couler sous les ponts…

David de Rothschild regarde son petit monde avec compréhension : « J’ai toujours trouvé normal que les associés aient d’autres centres d’intérêt que la banque. Il faut être au contact d’autres réalités, dialoguer avec d’autres milieux. » Lui qui se passionne tant pour la chose publique, pour la politique, ne voit pas au nom de quels arguments il condamnerait des engagements personnels, tant qu’ils ne portent pas d’ombre à la réputation de la maison.

On y revient toujours : la maison. Son obsession, tout ce qui a justifié son travail acharné depuis trente ans. En ce mois de juin, il a le sentiment d’avoir touché au but. Tout est en ordre : la famille est réunifiée, le groupe s’est internationalisé, l’organisation est simplifiée, le contrôle familial est assuré, et la délicate relation entre les associés et la maison est clarifiée. Sa succession et celle de son cousin Éric se mettent tranquillement en place, afin d’assurer une transition en douceur, selon les usages de la banque. David de Rothschild commence même à évoquer une « préretraite tranquille ». Mais la vérité, c’est que personne n’y croit.

Depuis quelque temps, nombre de dirigeants ont appris à fréquenter le passage discret qui mène jusqu’au toit de la banque. Lors du changement de siège, David de Rothschild a découvert cette petite maison de jardinier en brique, qui offre une vue magnifique sur la Seine et Paris. Il l’a fait aménager sobrement pour lui. C’est là qu’il reçoit, dans la plus totale discrétion, les patrons du Cac 40, des responsables internationaux, des dirigeants politiques, des économistes, des amis. C’est là qu’il mène en toute tranquillité ces conversations bilatérales dont il raffole, et dont rien, jamais, ne filtre à l’extérieur.

Les tout-puissants patrons des grands groupes apprécient ces moments de liberté de ton et de confiance, où il n’y a plus de rapport de force ou de nécessité d’enrôlement, où un simple « vous croyez ? » ponctué d’un relèvement de sourcil suffit à dire la désapprobation. Cela les change. Au moment où Claude Bébéar et Michel Pébereau, les parrains du capitalisme français, s’effacent, la génération économique montante n’a plus envie de reconduire de telles figures.

L’époque n’est plus au combat frontal avec l’État, où le monde des affaires estimait devoir lui donner des coups de boutoir incessants pour lui faire lâcher son pouvoir. Ayant souvent réalisé toute leur carrière dans des entreprises, ils n’ont plus, comme la génération précédente souvent issue de la haute fonction publique, cette obsession de l’État. À la tête de groupes désormais mondiaux, la France n’est plus leur unique priorité, même s’ils ont compris, depuis la crise, que le statut d’apatride avait ses limites.

Mais néanmoins, il reste toujours des conflits d’intérêts, des partages de frontières, des bagarres, les grands et les petits secrets du capitalisme français. Ils trouvent auprès de David de Rothschild une oreille attentive, et parfois un arbitre. Le monde patronal l’a déjà désigné pour trancher la délicate question de la succession du groupe Louis-Dreyfus, qui menaçait de tourner au pugilat entre la veuve de Robert Louis-Dreyfus, Margarita, et le directeur général, Jacques Veyrat, désigné comme son successeur. Après six mois de négociations discrètes, l’affaire s’est résolue sans bruit, sans cris. Le monde patronal a apprécié.

David de Rothschild, un peu ébaubi par ce dossier hors norme, a juré qu’on ne l’y reprendrait plus. Mais faut-il le croire ? Le monde des affaires l’a déjà presque intronisé. Il lui fait de plus en plus ses confidences, le sollicite souvent pour avoir ses avis. Lui-même goûte plus que jamais cette situation qui le place au centre de mille informations politiques, économiques, d’affaires, au centre de l’influence. Il rêvait d’être le nouveau James de la famille. Il l’est.

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Rothschild, une banque au pouvoir
Par Martine Orange. Parution septembre 2012. Albin Michel. 368 pages. 20 euros

Source : François Bonnet, Mediapart, 27 août 2014