Grèves : la contestation ne faiblit pas (Mediapart)

Les grèves persistent dans les raffineries, dans les ports et docks, l’énergie. Elles ont gagné lundi un autre secteur tout aussi stratégique que le pétrole, le traitement des ordures. Le point après les mobilisations de jeudi.

« Non, ce n’est pas le chaos ! Tout le monde pourra venir. En voiture, en avion et j’espère en train. Il y aura du carburant dans les stations-service. Les pilotes d’Air France ont pris des engagements. Quant à la SNCF, j’espère d’ici lundi faire comprendre qu’on peut avoir un bon accord. » À huit jours de l’Euro de football, Manuel Valls tente de convaincre la presse européenne que tout rentre dans l’ordre sur le front social en France. C’est très loin d’être le cas. Et cela ne devrait pas s’arranger dans les prochains jours. À moins que le premier ministre ne fasse marche arrière sur le projet de loi sur le travail, ce qui n’est pas du tout dans ses intentions. « Reculer serait une faute politique », martèle-t-il. Si Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, devenue la bête noire du gouvernement et du patronat, promet de ne pas bloquer l’Euro, il n’est pas près d’appeler ses troupes à lever les blocages tous azimuts à travers le pays.

Nouvelles manifestations à Nantes, Rennes, Toulouse et Marseille, Paris, dont certaines violemment réprimées (comme à Rennes où on compte plusieurs blessés et où des journalistes ont été matraqués) ; raffineries à l’arrêt, coupure d’électricité géante à Saint-Nazaire… La contestation protéiforme n’a pas faibli ce jeudi. Les grèves persistent dans les raffineries, dans les ports et docks, l’énergie. Elles ont gagné lundi un autre secteur tout aussi stratégique que le pétrole, le traitement des ordures. Le patron du Medef, Pierre Gattaz, qui a reconnu mercredi l’emploi d’un mot « inadapté », tout en décriant « les méthodes de voyous employées par la CGT » a eu droit à deux actions ciblées : une coupure de courant dans sa résidence secondaire et le blocage de l’entrée de son usine Radiall à Voreppe (Isère).
Le point (loin d’être exhaustif) sur les mobilisations secteur par secteur.
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Dans les raffineries

« Malgré les pressions patronales extrêmement fortes sur les salariés grévistes, la désinformation et contrairement au discours du gouvernement disant que “ça va mieux”, la mobilisation ne faiblit pas dans les raffineries. Les salariés sont prêts à tenir longtemps », s’enthousiasme Carlos Moreira, le secrétaire général de la fédération CGT Chimie. Sur les huit raffineries de pétrole que compte l’Hexagone, quatre, appartenant au groupe Total, sont toujours complètement arrêtées (Normandie, Donges en Loire-Atlantique, Grandpuits en Seine-et-Marne et Feyzin dans la région lyonnaise). Deux autres raffineries – La Mède (Bouches-du-Rhône) et Ineos (Bouches-du-Rhône) fonctionnent mais tournent à vide, « c’est-à-dire qu’aucun liquide n’entre ou sort », explique Carlos Moreira. Les deux autres sites appartenant à Esso (ExxonMobil) à Port-Jérôme-Gravenchon et Fos-sur-Mer fonctionnent, la majorité du personnel n’étant pas en grève, mais elles ne tournent pas à 100 %. « Ces blocages ne sont pas sans incidence sur d’autres secteurs comme Ineos en Moselle qui vit des matières premières que lui renvoie Feyzin », poursuit le syndicaliste de la CGT. Il rappelle que pour arrêter un site, il faut trois à quatre jours et pour le remettre en service, il faut quatre à huit jours… Selon un document interne à Total que s’est procuré l’AFP, la grève partielle ou totale observée dans les cinq raffineries françaises du groupe pétrolier coûte « plusieurs dizaines de millions de dollars par semaine ».

Dans les terminaux pétroliers du Havre (CIM), où transite 40 % du brut importé par la France et où la CGT représente l’unique syndicat de l’entreprise, le cap du dixième jour de grève a été franchi. Le personnel, gréviste à 95 %, a reconduit la grève jusqu’au lundi 6 juin midi. Depuis vendredi dernier, toutefois, sur injonction gouvernementale, un service minimum est assuré sur ce site éminemment stratégique qui approvisionne non seulement en brut les principales raffineries du Grand Ouest mais aussi en kérosène les aéroports parisiens. Dix-sept salariés travaillent et dorment sur place depuis le début du mouvement. Ils assurent le pompage dans des réservoirs de stockage pour alimenter en brut la raffinerie ExxonMobil de Gravenchon, en kérosène et en gazole les aéroports. « Deux sont ouvriers, les autres sont des cadres qui méconnaissent tout des outils et des procédures de ces deux sites classés Seveso 2 », commente le secrétaire CGT de la fédération CGT Chimie. « Au non de la continuité de la production, des infractions à la sécurité du travail et aux règles des installations classées mettent gravement en danger travailleurs et riverains », dénonce Carlos Moreira dont le syndicat a entamé une action. La direction de la CIM assure de son côté que « le personnel présent sur le site pour réaliser les opérations de pompage fait partie de l’encadrement et a toutes les compétences requises pour assurer la parfaite sécurité des installations ».

Du côté des stations-service, où il est difficile d’obtenir des chiffres, la distribution de carburants en France serait en train de s’améliorer selon le ministère des transports. Dans un entretien aux Échos, ce jeudi, François Duseux, le président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), estime à « environ 5 % des 12 000 stations-service de France qui sont en rupture totale ». Il précise que 7 à 8 % sont aussi en rupture partielle, que les zones rurales et l’ouest de la France sont les plus touchés et espère un retour à l’ordre d’ici vendredi. Ce qui fait sourire la CGT. « Le gouvernement communique sur l’amélioration de la situation dans les stationsessence. Mais il a ouvert et puise dans les réserves stratégiques depuis plusieurs jours, essaie de faire venir des camions d’Espagne, d’Allemagne. C’est donc une amélioration très limitée dans le temps, des placebos sur une jambe de bois », réagit Carlos Moreira de la CGT Chimie.

Dans les déchetteries

Les poubelles commencent à s’entasser dans certaines rues de Paris et des communes alentour. Et cela devrait empirer dans les prochains jours. Le centre de traitement de déchets d’Ivry-sur-Seine/Paris 13, la plus grande usine de traitement des déchets d’Île-de-France (et d’Europe), qui traite les déchets pour un bassin d’1,2 million d’habitants, est bloqué depuis lundi 30 mai. Quatre jours de grève au compteur ce jeudi et un mouvement qui ne devrait pas faiblir, au vu de la détermination des grévistes qui ont reçu ce jeudi après-midi la visite de soutien du secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. Plusieurs dizaines d’éboueurs et d’égoutiers de la ville de Paris occupent depuis lundi l’incinérateur.

L’appel a été lancé par la fédération CGT des services publics. Et les solutions de repli pour le syndicat intercommunal de traitement des ordures ménagères de l’agglomération parisienne
(Syctom), qui consistaient à se rabattre et à faire vider les bennes dans les trois autres centres de tri de la région parisienne – Romainville (Val-de-Marne), Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) –, ne tiennent plus. Beaucoup plus petits, ils ont été très vite saturés. Surtout, deux d’entre eux Saint-Ouen (SeineSaintDenis), Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) viennent d’être gagnés par le mouvement social et la grève illimitée. Les grévistes bloquent les sites par tranches de 7 heures à midi. Désormais seul le site de Romainville, qui a été bloqué mardi 31 mai pendant une journée par les chauffeurs de bennes évacués par les CRS, fonctionne. Au point que des déchets sont acheminés en province dans la région Centre pour y être traités. La pression devrait encore monter d’un cran car c’est au tour des garages d’où partent les camions bennes d’être bloqués. « Après avoir bloqué en aval, on bloque en amont. La collecte des déchets est un excellent moyen de pression. Il faut contraindre par tous les moyens le gouvernement à retirer les mesures les plus agressives de son projet de loi sur le travail », réagit Baptiste Talbot, le secrétaire général de la CGT fonction publique territoriale (FPT). Fédération qui a lancé un mot d’ordre national d’impacter la collecte des déchets à travers le territoire. Un mouvement reconductible est engagé dans la Loire à Saint-Étienne depuis le 31 mai ainsi qu’à Nantes. A Toulouse (Haute-Garonne), un dépôt de camion benne est à l’arrêt depuis jeudi.

Dans les centrales électriques

Dans le secteur de l’énergie, la CGT annonce une mobilisation en hausse jeudi 2 juin. Comme la semaine dernière, environ 5 000 mégawatts (MW), soit l’équivalent de la production de cinq réacteurs nucléaires (sur un total de 58), ont été effacés par les grévistes contre la loi sur le travail. Des barrages filtrants ont été dressés, ne laissant passer que le personnel de conduite, en charge de la production d’électricité, et les personnes indispensables à la sécurité des installations. Mais EDF ayant déclaré « beaucoup de réacteurs non manoeuvrables », explique la fédération Mine Énergie de la centrale syndicale, plusieurs actions ont été conduites sur le réseau de transport et de distribution d’électricité. « Beaucoup de postes en charge du transport de l’électricité sont occupés et il y a beaucoup de coupures directes sur les lignes à haute tension », explique Laurent Langlard, porte-parole de la CGT Mines Énergie, citant l’exemple de la ligne reliant Saint-Nazaire à La Baule. À Saint-Nazaire, 125 000 personnes ont été privées de courant entre 11 heures et 12 h 30, confirme RTE. Des coupures aussi longues et importantes sur les lignes de haute tension dans le cadre d’une mobilisation syndicale sont rares. Le 24 mai, précédente journée de mobilisation, 10 000 foyers avaient été privés d’électricité pendant six minutes à Nantes, Orvault et Saint-Herblain.

En Île-de-France, 1,2 million de clients d’EDF profitent en journée du tarif heure creuse, moins cher, depuis le weekend dernier. L’alimentation en gaz et en électricité de la ville de Tulle, choisie comme symbole de l’exécutif puisque François Hollande y a longtemps été conseiller municipal, a été temporairement interrompue. Par ailleurs, à Saint-Raphaël (Var), l’électricité de la résidence secondaire de Pierre Gattaz, le président du Medef, a été coupée par des militants syndicaux. « Pour répondre symboliquement aux agressions verbales proférées par Monsieur Gattaz, les électriciens et gaziers varois ont décidé de suspendre son alimentation électrique », explique la CGT Énergie 83 dans un communiqué. À la mijournée, le taux de gréviste atteignait 8,74 % à EDF SA et 13,79 % (contre 18,3 % le 24 mai) à RTE.

Dans les transports

À la SNCF, où une grève illimitée a commencé mercredi 1er juin pour peser sur les négociations sur la future organisation du travail et protester contre le projet de loi sur le travail à l’appel de la CGT, Sud et l’Unsa (lire ici notre article), le mouvement s’est poursuivi ce jeudi. Les conditions de trafic étaient similaires à celles de mercredi avec seulement 40 % de Transiliens, le tiers des Intercités, la moitié des TER en circulation et six TGV sur dix, selon la SNCF. Gare de Lyon à Paris, ce jeudi, 200 cheminots ont envahi le poste d’aiguillage vers midi et bloqué des départs de train avant de rejoindre la gare Montparnasse et le départ d’une manifestation. À Caen, une petite centaine de cheminots a aussi occupé les voies pendant trois quarts d’heure retardant d’autant le départ d’un train pour Paris. Le trafic ne devrait pas s’améliorer demain vendredi. Aux perturbations inhérentes au mouvement social, s’ajoutent les graves intempéries dans les départements placés en vigilance orange Inondation, comme l’Essonne depuis ce jeudi matin, ou le Loiret et la Seine-et-Marne. Paris a également été placé en vigilance orange ce jeudi.

Dans les transports publics parisiens, la CGT, premier syndicat de la RATP, a appelé à partir de ce jeudi à une grève illimitée pour des questions salariales et contre le projet de loi sur le travail. La RATP n’avait prévu que de légères perturbations. Mais les intempéries se sont invitées. La SNCF a annoncé ce jeudi que le trafic sur le tronçon central de la ligne du RER C était suspendu pour des raisons de sécurité à partir de 16 heures entre Paris Austerlitz/Javel et Paris Austerlitz/Avenue Henri-Martin. « À Paris Austerlitz, certains trains partiront de la gare Grandes Lignes », précise la compagnie ferroviaire dans un communiqué. « Avec un niveau d’eau à 5,75 m attendu ce soir au pont d’Austerlitz, les voies du RER C entre les stations Saint-Michel et Musée d’Orsay seraient inondées en l’absence de mesures. SNCF a décidé en prévention de fermer dès à présent quatre grandes baies d’aération situées entre les voies et la Seine, pour éviter que l’eau ne s’y engouffre. L’ouverture de ces baies est indispensable pour garantir la sécurité de la ligne », détaille le communiqué.

Dans les airs, la pagaille a été repoussée. Les syndicats de l’aviation civile avaient annoncé une grève de vendredi à dimanche pour défendre des revendications catégorielles (effectifs, primes, etc.). Mais des négociations les ont conduits à lever la grève, d’abord le SNCTA et l’Unsa mercredi soir, respectivement premier et troisième syndicats de contrôleurs aériens, puis Force ouvrière et CFDT. Le ministre des transports s’en était félicité ce jeudi matin. Mais dans l’aprèsmidi, les syndicats de pilotes d’Air France, SNPL, Spaf et Alter (non représentatif) appellent à faire grève au lendemain du lancement de l’Euro de football du 11 au 14 juin pour défendre l’emploi et protester contre une modification de certaines règles de rémunération. Au grand dam de la direction qui déplore « la voie du conflit et de la grève ».

Dans les commerces

« Ça commence à prendre », dit Amar Lagha, secrétaire général de la CGT Commerces. De nombreux mouvements sociaux sont en cours dans diverses enseignes, notamment en région parisienne comme à Carrefour Market. Autre exemple : Amazon. Trois des quatre sites français du géant américain de la distribution en ligne sont touchés par une grève illimitée à l’appel de la CGT démarrée le 21 mai. Les revendications portent sur les salaires et les conditions de travail ainsi que sur le retrait de la loi sur le travail. Une situation qui se complique avec les intempéries. Le plus gros site logistique d’Amazon en France, d’où partent quotidiennement plus de 100 000 commandes, tourne au ralenti. Il est situé à Saran dans le Loiret, département sinistré par les inondations et en alerte rouge.

Source : Rachida El Azzouzi et Jade Lindgaard, Mediapart, 2 juin 2016, article offert

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