Grèce : La stratégie de Yanis Varoufakis

Cet article de l’Humanité montre que, contrairement à ce que certains prétendent, l’alternative n’était pas entre la banqueroute et la capitulation, mais qu’il existait bel et bien un “Plan B” qui a été rejeté par Alexis Tsipras.
Quant à ceux qui considéreraient Yanis Varoufakis comme un “escroc”, que pensent-ils de la mainmise de la troika sur l’administration fiscale grecque ?

Le plan B de Varoufakis est édifiant,
mais celui de Schäuble est terrifiant

L’ex-ministre des Finances a constitué un groupe de travail chargé d’imaginer un « plan B » en cas d’échec des négociations. La démarche, révélée par la diffusion partiale, dans la presse conservatrice, des propos tenus lors d’une téléconférence, scandalise la droite grecque.

Un escroc de haut vol manigançant un plan rocambolesque pour pirater sa propre administration fiscale et mettre en place un système bancaire parallèle en Grèce… Si vous pensiez que Yanis Varoufakis avait été ministre des Finances jusqu’à sa démission le 6 juillet dernier au lendemain de la victoire retentissante du « non » au référendum et qu’à ce titre il avait cherché à déjouer le coup d’État financier visant à contraindre la Grèce à avaler une nouvelle potion austéritaire, la presse « de référence » va vous ouvrir les yeux ! Depuis la révélation par le quotidien conservateur grec Kathimerini de quelques extraits d’une téléconférence au cours de laquelle, le 16 juillet, l’ex-ministre a livré des indications sur le « plan B » élaboré pour le compte du gouvernement Tsipras, c’est la curée dans les médias européens : de personnage fantasque administrant des leçons d’économie à ses homologues médusés lors des réunions de l’Eurogroupe, Varoufakis est transformé en magouilleur de bas étage. Une caricature grossière à partir d’extraits tronqués.

Cela devait permettre de déjouer 
le piège de l’asphyxie financière

Au cours de cette téléconférence dont l’intégralité a été mise en ligne avec son autorisation, après sa divulgation partielle et partiale, l’ex-ministre des Finances raconte comment, après avoir reçu le feu vert d’Alexis Tsipras avant même la victoire de Syriza aux législatives du 25 janvier, il a constitué un petit groupe de travail très discret chargé d’imaginer un plan B en cas d’échec des négociations avec la troïka. Selon lui, le travail « était plus ou moins terminé », mais « la difficulté était de passer des cinq personnes qui l’avaient élaboré aux 1 000 qui allaient devoir le mettre en œuvre ». Tout devait être préparé dans la plus grande discrétion. C’est là l’élément le moins souligné par la presse « de référence » mais le plus choquant pourtant, le ministère grec des Finances n’a pas la main sur l’administration fiscale. « Le secrétariat général aux Recettes publiques est contrôlé directement par la troïka », explique-t-il. D’après Varoufakis, il s’agissait de « créer sans le dire à personne des comptes secrets liés au numéro fiscal » attribué à chaque contribuable. Cela devait permettre de déjouer le piège de l’asphyxie financière en mettant en place une « espèce de mécanisme de paiement parallèle par lequel les citoyens peuvent verser de l’argent à ceux à qui ils en doivent ou payer leurs taxes à l’État ». Selon Varoufakis, ce « système bancaire parallèle » destiné à répondre à « l’action agressive de la BCE » ayant conduit à la fermeture des banques, et rendu possible par le piratage du logiciel utilisé par l’administration fiscale grecque sous le contrôle direct de la troïka, devait « donner un peu d’air » au gouvernement Tsipras.

La révélation de ce plan B attise encore la hargne de la droite grecque et indigne à Bruxelles. Mais derrière le caractère spectaculaire de l’opération, Yanis Varoufakis livre une série d’autres éléments dans cette téléconférence, et ceux-ci ont été largement passés sous silence dans les médias dominants. Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand, et le FMI ont, comme l’avait déjà pointé Yanis Varoufakis, un « intérêt commun » dans l’échec programmé du plan imposé à la Grèce qui la poussera hors de la zone euro. Mais, ajoute-t-il, et c’est ce qui devrait nous éclairer dans notre pays, « les Français sont terrifiés car ils savent que s’ils devaient réduire leur déficit budgétaire aux niveaux exigés par Berlin, le gouvernement français tomberait certainement. (…) Schäuble m’a dit explicitement qu’un grexit lui octroierait un pouvoir de négociation suffisant pour terroriser Paris et imposer à la France un nouveau transfert des compétences budgétaires de Paris à Bruxelles ». De quoi voir que, si le plan B de Yanis Varoufakis ressemble à un « roman noir », celui de Wolfgang Schäuble tient du cauchemar, et hélas, ça n’est pas de la science-fiction.

Source : Thomas Lemahieu, Humanité, 28 juillet 2015

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