Grèce : Complexité de la situation

Pour tenter de comprendre la situation en Grèce, voici deux points de vue différents.
D’abord celui d’Eric Toussaint, puis le texte d’Alex Andreou, journaliste et artiste

Extrait de la conférence d’Eric Toussaint (13/08/15)

Eric Toussaint, président du CADTM (comité d’annulation de la dette), a donné une conférence organisée par le Collectif cévenol de solidarité avec le peuple grec de Lasalle (Gard). Il explique à partir de son expérience personnelle auprès du gouvernement Tsipras – il présidait l’audit citoyen de la dette grecque – pourquoi celui-ci a capitulé devant le diktat de la troïka.
Voici un extrait (36′) de la vidéo de cette conférence réalisée par Jean-Claude Carcenac. L’intégralité de la conférence – qui a duré deux heures – est également visible ici.

Source : CADTM, 18 août 2015


 

Alexis Tsipras : Héros, traître, héros, traître, héros

Par Alex Andreou

Journaliste et artiste – Athènes et Londres Texte publié le 13 juillet 2015 sur le site byline.com

Nous tenons à nous excuser auprès des marxistes du monde entier, la Grèce a refusé de commettre son suicide rituel pour faire avancer la cause. Vous avez vraiment souffert, assis dans votre sofa.

Il est assez révélateur du panorama politique européen – mieux, mondial – que tous les rêves de socialisme aient semblé reposer sur les épaules du jeune Premier Ministre d’un petit pays. Il semblait y avoir la croyance fervente, irrationnelle et presque évangélique qu’un petit pays affaibli, noyé sous les dettes, asphyxié par le manque de liquidités, pourrait d’une façon ou d’une autre (cette façon n’étant jamais expliquée) battre le capitalisme global, armé seulement de bâtons et de pierres.

Quand il est devenu clair que cela n’arriverait pas, ils se sont tous retournés contre leur héros : « Tsipras a capitulé », « c’est un traître ». La complexité de la politique internationale a été réduite à un hashtag, passé des variantes de #prayfortsipras [soutien à Tsipras ndlr] à celles de #tsiprasresign [Tsipras démission ndlr]. Le monde demandait son climax, sa fin façon X-factor, son épilogue hollywoodien. Tout autre choix que la lutte à mort était une inacceptable lâcheté.

Comme il est facile d’être idéologiquement pur quand tu ne risques rien. Quand tu n’as pas à faire face aux pénuries, à la rupture de la cohésion sociale, au conflit civil, à la vie à la mort. Comme il est facile de réclamer un accord qui n’aurait évidemment été accepté par aucun des autres État membres de la zone euro. Comme il est facile de prendre des décisions courageuses quand tu ne joues pas ta propre peau, quand tu n’es pas comme moi en train de compter les dernières vingt- quatre doses du médicament qui empêche ta mère d’avoir des crises d’épilepsie.

Vingt doses. Quatorze.

C’est une trait singulier du négativisme pathologique que de ne s’intéresser qu’à ce que l’on perd et jamais à ce que l’on gagne. C’est la même attitude que suivent les mêmes catégories de population dans tous les pays – appelant de leur voeu leur utopie socialiste parfaite tout en cherchant tous les moyens de payer le moins possible d’impôts.

L’idée que Tsipras est un « traître » repose sur une interprétation cynique et erronée du référendum de la semaine dernière. « OXI », voudraient nous faire croire les critiques, ça voulait dire « non » à quelque accord que ce soit. C’était une autorisation pour un Grexit désordonné. Mais ce n’était rien de cela. Discours après discours, Tsipras disait encore et encore qu’il avait besoin d’un fort « OXI » comme arme de négociation pour atteindre le meilleur accord possible. Avez-vous donc tous raté cela ? Maintenant, vous pouvez penser qu’il n’a pas obtenu un meilleur accord – peut-être – mais suggérer que le référendum ait autorisé le Grexit est profondément hypocrite. Et qu’en est-il des 38% qui ont voté « NAI » (non) ? Tsipras n’est-il pas aussi le représentant de ces concitoyens ?

N’ayez crainte. L’accord pourrait se révéler impraticable de toute façon. Il pourrait ne pas être approuvé par le Parlement grec. Syriza pourrait se scinder en plusieurs morceaux. Le Grexit pourrait être forcé par ceux qui s’y efforcent depuis tant d’années. Nous pourrons alors voir de quoi aura l’air cette voie que vous considérez meilleure.

Douze doses. Dix.

L’accord auquel Tsipras est parvenu (ou plutôt ce que nous en connaissons), après avoir négocié durant 17 heures, est bien pire que ce que chacun pouvait imaginer. Et en même temps bien meilleur que ce que chacun pouvait raisonnablement espérer. Tout dépend si vous vous concentrez sur ce qui a été perdu ou sur ce qui été gagné. Du côté perdant : un terrible package d’austérité. Il s’agit d’un package que quiconque ayant un peu de compréhension de la politique pouvait voir venir. La seule différence est que, avec un gouvernement soumis comme les précédents, il n’y aurait aucune compensation.

Ce qui a été acquis en échange, c’est beaucoup plus d’argent que ce qui était envisagé au départ pour un financement suffisant à moyen terme, permettant au gouvernement d’appliquer son programme, un financement significatif de l’investissement, la libération des crédits de l’EFSF [fonds européen de stabilité financière ndlr] qui avaient été refusés jusqu’alors (au « bon » gouvernement de Samaras), ainsi qu’un accord pour restructurer la dette et le transfert d’obligations du FMI et du BCE à l’ESM [mécanisme européen de stabilité ndlr]. Mais ce n’est rien, s’agitent les agités. Un analyste de l’ERT [télévision publique grecque ndlr], Michael Gelantalis, estime que cette dernière opération devrait faire économiser huit à dix milliards de remboursements d’intérêt par an. Ça fait beaucoup de souvlaki [plat de brochettes et légumes grillés ndlr].

Ces dernières heures on m’a dit que la Grèce devrait tout simplement sortir de l’euro maintenant, « should just #Grexit NOW » ; que « nous avons un climat merveilleux et nous pourrions être facilement autosuffisants » ; que « nous devrions adopter les Bitcoin et faire du crowdfunding pour contourner le problème monétaire » ; que « les États-Unis nous enverraient des médicaments ». Aucune de ces personne n’est en train de suggérer que cela se fasse dans son propre pays, évidemment. Juste en Grèce, comme ça ils peuvent voir ce que ça donne. La plupart d’entre eux vivent dans des États ayant des gouvernements centristes, qui épousent l’austérité, mais garantissent un approvisionnement régulier du dernier iPad dans les magasins. Tous, sans exception, auraient pu négocier un bien meilleur accord avec un couteau sous la gorge ; ils auraient été plus courageux.

Ma question à ces critiques est : quelles batailles êtes-vous en train de mener dans votre pays, dans votre ville, dans votre quartier, en ce moment ? Et quels risques encourrez-vous ? N’êtes-vous pas, de fait, aussi détestable que les idéologues fanatiques de l’austérité qui veulent expérimenter avec un « pays jouet », avec la vie des gens pour voir ce que ça donne ?

Huit doses. Cinq.

Vue comme une sorte de bataille du Gouffre de Helm [épisode épique du Seigneur des Anneaux ndlr], cette défaite pour les Grecs paraît monumentale et irrémédiable. C’est ce moment où tout paraît perdu. Vue comme la bataille d’ouverture d’une guerre longue, elle est extrêmement précieuse. Elle a fait sortir l’ennemi aux avants-postes, a exposé ses forces et ses faiblesses. Elle a fourni des renseignements aux autres, en Espagne, au Portugal et en Italie, avec lesquels ils vont pouvoir se préparer mieux. On s’y est battu courageusement. Et astucieusement, parce que la Grèce est debout pour combattre un autre jour.

Nous avons élu un homme bon, honnête et courageux, qui a lutté comme un lion contre de grands intérêts maléfiques. Ce résultat n’est sans doute pas le martyre que vous aviez espéré. Mais pour l’instant ça suffira.

Source : Alex Andreou, Texte original – en anglais – sur BYLINE

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