Front de gauche : La mésentente cordiale (Politis)

En façade, l’unité semble quasi parfaite« Nous devons proposer un rassemblement le plus large possible de l’opposition de gauche », lance Eric Coquerel pour le Parti de gauche (PG). « Nous allons faire une magnifique liste tous ensemble », renchérit Pierre Laurent pour le Parti communiste (PCF). Deux représentants d’EELV, Jérôme Gleizes et Francine Bavay, sont même venus en éclaireurs défendre leur idée d’un rassemblement le plus large possible à la gauche du PS.

Le Front de gauche tenait lundi soir à Paris une soirée de « travail » et de lancement de la campagne pour les régionales en Île-de-France. À trois mois du premier tour, aucun accord n’a encore permis de déboucher sur la constitution d’une liste. Le temps du « rassemblement citoyen » et de la construction du projet a, il est vrai, retardé les discussions entre partis.

 

Malgré les ambitions affichées, les discours manquent donc un peu d’entrain. Et font place à l’inquiétude : « Ce n’est pas sérieux, franchement, tonne même Caroline De Haas, co-fondatrice de Osez le féminisme, en se tournant vers la rangée des représentants de partis. Nous avons une occasion de faire de ce vote un signal fort au gouvernement et nous allons présenter plusieurs listes ?! »

Bisbilles sur le cumul des mandats

Le gymnase Japy, dans le 11e arrondissement de Paris, est bien rempli, grâce à la présence massive des militants communistes. Les « ateliers citoyens » ont même colonisé les gradins que l’organisation avait condamnés.

Tous s’accordent sur le gâchis que représenterait, à gauche, un éclatement des forces pour les régionales. Mais dans les faits, les obstacles à la constitution d’un large rassemblement sont encore importants .

Comme en région Auvergne Rhône-Alpes, où les militants PCF viennent de voter pour une candidature solitaire, l’application du non-cumul des mandats pose problème. D’un côté, le PCF se range derrière le sénateur Pierre Laurent pour conduire ses troupes. Les autres formations du Front de gauche lui opposent la « charte éthique » en préparation, qui prévoit l’application stricte du non-cumul.

 


« Système pourri par l’ENArchie »

« Je ne pensais pas que nous aurions un désaccord au sujet du cumul des mandats », hurle une militante du PG dans l’épais brouhaha qui sature la halle mal insonorisée, au cours d’un atelier sur les « identifiants éthiques de la campagne ». Face à elle, un groupe du PCF défend une application allégée du principe de non-cumul, pour « prendre en compte les difficultés ».

« Nous sommes dans un système pourri par l’ENArchie. Si nous voulons renouveler la politique, il faut rendre le pouvoir de décision aux élus », fait valoir un militant communiste. « Or ce n’est pas évident, pour certaines responsabilités, de trouver des candidats ! Et puis tu présentes le non-cumul comme une nouveauté, mais c’est ce que font les Verts depuis quinze… avec les résultats que l’on connaît », invective l’ancien élu local.

Réactions outrées de l’autre côté de la table : « Les électeurs sont dégoûtés par la politique. Ils ont besoin que le message donné soit extrêmement clair », fustige un militant du PG.

L’éternelle question des alliances avec le Parti socialiste

Autre point de discorde, déjà ancien : l’alliance avec le PS au second tour. « L’objectif numéro un est de faire barrage à la droite », fait valoir Pierre Laurent lors de son discours, après restitution du contenu des ateliers. L’alliance avec la liste socialiste est donc considérée comme acquise.

Les autres formations du Front de gauche redoutent, elles, le mauvais signal que cela enverrait dans l’opinion. Elles souhaitent donc s’en remettre au vote de la base, dans l’esprit des rassemblements citoyens larges et horizontaux qui ont bouleversé le paysage politique en Espagne.

 

Cette question des alliances avait fait exploser le Front de gauche aux municipales de 2014. A l’issue des régionales de 2009 en Ile-de-France, où la liste Front de gauche conduite par Pierre Laurent (5,11%) avait fusionné entre les deux tours avec la liste du socialiste Jean-Paul Huchon (25,38%), ses élus avaient divorcé sur le rapport au PS. Un groupe « Front de gauche et alternatifs » avait été créé par ceux qui refusaient de participer à l’exécutif, contrairement aux élus PCF ou apparentés regroupés dans un groupe Front de gauche.

La soirée a commencé autour d’une vingtaine de tables rondes chargées de débattre du programme et de la méthode.

Autour d’une table chargée de discuter de la « démarche citoyenne », Lyliane, ex-militante d’une cinquantaine d’années, lâche son agacement : « Il y a trop de rapports de forces entre les partis. J’en ai marre maintenant. Vous ne m’attirerez plus, ça, c’est sûr », lance-t-elle.

« Vous êtes pourtant là ce soir ! », ironise un trentenaire de l’autre côté de l’imposante table ronde.

« Additionner les différences »

Les discussions restent en cours jusqu’à la fin du mois de septembre. Et elles restent ouvertes, fait savoir Éric Coquerel, coordinateur du PG, qui se veut rassurant : « Nous ne sommes pas en retard par rapport aux listes classiques, qui proposent toute la même chose ».

Les termes d’un accord peuvent donc encore être trouvés. « Il n’est pas trop tard, mais il faut que tout le monde se lève et se mette en mouvement », poursuit Clémentine Autain, porte-parole d’Ensemble !, la troisième formation du Front de gauche.

Il faudra, esquisse Pierre Laurent, « créer une liste de convergence en additionnant aussi les différences et accepter que nous ne soyons pas tous exactement pareils ».

EELV, pour sa part, doit se réunir les 15 et 29 septembre pour arrêter sa position finale.

Source : Erwan Manac’h, Politis, 8 septembre 2015

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