Comment faire vivre la démocratie autrement ? (L’Humanité)

Table ronde avec Eva Joly, députée du groupe Verts-ALE au Parlement européen, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sociologues et Jorge Lago, responsable national à la culture de Podemos.Les faits

La montée de la demande démocratique en France et en Europe témoigne d’un état de crise de la représentation mais aussi d’une défiance grandissante à l’égard de partis de femmes et d’hommes politiques dont l’action hors mandat au service des intérêts du capital financiarisé accentue le sentiment d’une érosion de la souveraineté populaire.

Le contexte

Intervenant dans les débats du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale organisé par Colères du présent à Arras le 1er mai dernier, débats placéssous le signe de la « démocratie autrement », quatre personnalités nous ont confié leurs analyses et leurs propositions.

Comment remédier au divorce qui s’exprime entre les différentes représentations de la volonté populaire et les citoyens ?

332713 Image 1Eva Joly Les dysfonctionnements de la justice en France participent énormément de la méfiance des citoyens envers les politiques. Or, c’est quelque chose auquel il est possible de remédier. François Hollande avait promis de couper le lien qui existe entre le parquet et le gouvernement. Cela n’a pas été fait. Or, c’est quelque chose qui entache, de façon permanente, la perception que les citoyens ont de la justice. Il y a cette suspicion d’une justice pour les riches et d’une justice pour les pauvres. Et ce n’est pas qu’une suspicion. Malgré la qualité du travail des magistrats, il y a des décisions qui paraissent contestables. Dans le cas Kerviel, l’absence d’une expertise indépendante sur le rôle de la Société générale a entaché la crédibilité de toute la procédure. Il y a aussi de nombreux cas concernant des politiques. Les chroniques des années Sarkozy ou l’affaire Cahuzac ont remis au premier plan la défiance envers les partis politiques. Certains conflits d’intérêts apparaissent clairement. Et pourtant les non-lieux ne sont pas rares. D’où la défiance. D’abord parce qu’on n’est pas sûr que le parquet a agi dans le sens de l’intérêt général. Ensuite parce que, dans plusieurs cas, c’est la Cour de justice de la République qui a jugé. Or, malgré la qualité du personnel judiciaire, ce sont des politiques qui sont jugés par des politiques.

On voit bien que les moyens de communication modernes rendent possible l’exercice d’une démocratie beaucoup plus directe et qu’il y a une expression démocratique forte par ces moyens. J’en veux pour preuve qu’une pétition comme celle d’Élise Lucet contre le secret des affaires a réuni plus de 500 000 signataires. Cela n’a pourtant pas perturbé la députée européenne UMP-LR Constance Le Grip qui a été rapporteur du texte. Il est évident que cela renforce le sentiment d’impuissance des citoyens qui se sont exprimés préalablement. Cela renforce la méfiance. Il faut trouver de nouvelles façons de faire et intégrer cette voie légitimement exprimée dans notre travail législatif.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot Pour nous, il faut tout d’abord changer la classe politique, le fait que la politique soit une carrière, le cumul des mandats. C’est hallucinant quand on voit des noms de gens qui ont fait trentet ans, quarante ans à l’Assemblée nationale alors que les jeunes, mais aussi les ouvriers et les employés qui forment plus de 52 % de la population active, ne sont pas représentés. Il y a là un grave problème de représentation politique. Par ailleurs, nous proposons de rendre le vote obligatoire en même temps que reconnaître le vote blanc. Si ces mesures étaient mises en œuvre, ce serait déjà un grand pas vers la démocratie. Toutes les lois sont prêtes. Il suffit qu’il y ait la volonté de les mettre à l’ordre du jour à l’Assemblée nationale. Plus de cumul des mandats, plus de carrières en politique, un statut de l’élu, le vote obligatoire et la reconnaissance du vote blanc. Ce sont peut-être de petites réformes mais elles possèdent des potentialités révolutionnaires.

Jorge Lago L’offensive néolibérale qui a été épouvantable ces vingt dernières années a mis à nu certains présupposés de la gauche qui n’étaient pas suffisants pour faire face. Le mot démocratie, c’est une manière, à la fois, de renouveler et même de renverser la démarche classique de l’extrême gauche et, contre le néolibéralisme, de mobiliser toute une population. Face à quoi ? Face, évidemment, pas seulement au manque de démocratie, mais face à l’absence de contenu derrière le mot démocratie. C’est-à-dire qu’on peut être formellement démocrate mais la question des conditions matérielles d’exercice de la démocratie peut faire que cela ne veut strictement rien dire puisque, de fait, est exclue une partie de la population de la capacité de décider. Démocratie, ce n’est pas seulement une manière de faire, une manière d’être, mais un mot clé pour déborder, pas pour résoudre, mais pour déborder pas mal de contradictions, y compris à l’intérieur des espaces politiques de gauche.

Comment faire valoir cette demande de plus de démocratie dans les organisations politiques.

332713 Image 3Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot C’est général, mais il me semble qu’il y aurait un effort à faire par les forces de gauche pour casser ce qui fait que la démocratie est difficile pour les gens des classes populaires et qui est la violence symbolique des dirigeants, des dominants, des patrons d’entreprise, des banquiers, bref, de tous les gens qui sont au sommet de la société. Nous reprenons une notion bien développée par Pierre Bourdieu sur la violence symbolique. Cette violence symbolique, c’est quelque chose qui intimide. On a beau se dire qu’« on les vaut bien », ce n’est pas aussi évident que cela à mettre en pratique. Par exemple, ce que fait François Ruffin en ridiculisant les gens du pouvoir dans son film Merci patron ! est salubre. Ce qui compte, c’est qu’on ne soit plus béat devant leur facilité d’élocution, leurs manières d’en imposer, d’en mettre plein la vue. Toutes sortes de choses qui gèlent les velléités de révolte.

332713 Image 2Jorge Lago Comment traduire la démocratie à l’intérieur du parti ? Tout d’abord en reconnaissant qu’on ne peut pas construire une démocratie horizontale et parfaite, à l’intérieur du parti, parce que ce n’est pas faisable. On doit lutter avec et contre une règle qu’on n’a pas mise en place. Or, pour lutter, il faut agir rapidement. Il faut avoir de l’audace. Il faut pouvoir mener, comme en Espagne, trois ou quatre campagnes électorales en moins de deux ans. Ceci dit, nos structures, à Podemos, quand même, agissent démocratiquement au sens où toutes les véritables questions décisives sont posées à la citoyenneté. Pas seulement aux militants mais aux citoyens plus largement. Quand nous demandons à notre base de décider si elle veut ou pas de l’accord que nous a proposé le Parti socialiste pour entrer dans le gouvernement, cette base, c’est tous ceux qui veulent s’inscrire sur notre site Internet. Cela permet une décentralisation des structures des hiérarchies et des verticalités. Pour le dire autrement, l’enjeu, c’est une manière de reconnaître que la démocratie parfois s’oppose à l’efficacité et qu’au lieu de le cacher, il faut le montrer. En ce sens, la démocratie, c’est une certaine vérité pour dire les contradictions réelles au lieu de les effacer ou de les gommer.

Que pensez-vous des mouvements réclamant la mise en œuvre d’un processus constituant ou la mise en place de procédures de démocratie directe ?

Eva Joly Je suis très partagée parce que la question se pose de savoir si la démocratie est suffisamment ancrée pour résister au populisme. Est-ce qu’avec un référendum on ne risquerait pas d’avoir le retour de la peine de mort par exemple ? Ce n’est pas nécessairement positif. L’idée d’avoir des corps intermédiaires, d’avoir des hommes et des femmes politiques qui jouent leur rôle, parce qu’ils connaissent les institutions, parce qu’ils connaissent les procédures, parce qu’ils connaissent les périls, n’est pas négative en elle-même. Il faut cependant effectivement trouver une façon d’intégrer la volonté populaire, clairement exprimée, comme par exemple sur la directive sur le secret des affaires au Parlement européen comme dans les Parlements nationaux.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot Il est clair que, pour nous, un grand chambardement s’impose mais, sur la question des révisions constitutionnelles, ce qu’il faut signaler tout d’abord, c’est qu’elles valent ce que vaut le rapport de forces qui en est à l’origine. Si c’est pour reconstituer de nouvelles institutions oligarchiques avec d’autres oligarques qui se réclameraient un certain temps d’une certaine gauche pour mieux trahir après, cela n’améliorera pas les choses. Nous sommes sociologues, nous ne sommes pas spécialistes de ce genre de questions, mais nous développons une certaine méfiance. Avant tout, encore une fois, il est nécessaire de casser la chape de plomb qui pèse sur les classes populaires qui ne s’estiment pas en mesure de remplacer les gens au pouvoir aujourd’hui. Ils se sentent désarmés et hors de la possibilité de renverser les choses. Par ailleurs, il faut faire attention à la capacité de l’oligarchie à intégrer la critique sociale et à la retourner dans son contraire.

Jorge Lago D’un côté, il n’y a pas la possibilité de construire quelque chose de semblable au mot peuple s’il n’y a pas de processus constituant. C’est un processus dialectique par lequel un sujet politique qui n’existe pas arrive à exister tout en constituant un nouveau cadre de règles ou de réformes institutionnelles. En Espagne, ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu une crise du régime politique d’une manière très claire. D’un autre côté, est-ce qu’en France, la cinquième République est en crise de manière semblable ? Je ne le pense pas. Je n’ai pas l’impression que le problème soit une crise de l’État de droit. Il me semble que c’est plutôt une crise des structures politiques traditionnelles, des partis, du lien des partis politiques et de la population, etc., mais je ne pense pas que ce soit un problème de l’État de droit en lui-même, même s’il est clair que l’économie néolibérale et libérale déborde constamment l’application du droit et tend à une sorte d’exception perpétuelle à la loi par sa demande constante de mesures économiques d’exception, de la mise en place d’un régime de normes contre la loi à cause des traités de libre commerce, dans sa recherche du profit. C’est ce que l’on voit tout le temps dans l’Union européenne.


 

Un débat neuf et des racines historiques   Wilhelm Liebknecht, dans « Compte rendu des débats du congrès d’Erfurt » (1891), estimait que « Nous revendiquons la législation directe par le peuple au moyen du droit d’initiative et du droit de veto. Cela signifie que nous ne voulons pas quele centre de gravité de la vie politique soit dévolu au Parlement. Le centre de gravité de la vie politique réside, d’après le principe démocratique, dans le peuple lui-même et le peuple n’a pas à se contenter en conséquence d’attendre d’en haut, de la représentation du peuple, les lois ou les propositions de lois nécessaires ou souhaitées. »

La revue de presse 

Le Monde diplomatique Allan Popelard, septembre 2012 D’alternance en alternance, nul hasard, donc, si la plupart des pays développés se sont transformés en « démocraties de l’abstention ». Jusqu’aux années 1980, si l’on prend le cas de la France, le taux d’abstention aux élections législatives dépassait rarement les 20 %. Depuis, il a doublé. Si l’on y ajoute les non-inscrits (10 % environ), il s’envole. Les citoyens sont de moins en moins nombreux à participer, tandis qu’un « cens caché » opère une distinction socio-spatiale à l’intérieur du corps électoral. Les classes populaires s’abstiennent désormais largement, alors qu’elles votaient plus que la moyenne.

Le Figaro 9 avril 2015 L’Institut Montaigne, Terra Nova et Renaissance numérique s’associent pour mener une réflexion ouverte sur la façon dont les outils numériques pourraient apporter des éléments de réponse à la crise du politique.

Source : Entretiens croisés réalisés par Jérôme Skalski, L’Humanité, 6 Mai 2016

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