Europe : Un accord trois fois perdant (Benjamin Coriat, économiste atterré)

Critiques argumentées à l’encontre de M. Schäuble et de M. Hollande à lire dans une tribune de Benjamin Coriat, économiste atterré, professeur de sciences économiques à l’université Paris-XIII.

La Grèce est le grand vaincu du bras de fer de cinq mois de négociations qui vient de s’écouler mais aussi l’Europe et François Hollande, quoiqu’il en pense.

Provisoirement au moins (car nous n’en sommes évidemment pas à l’ultime épisode), le rideau est tombé.

La Grèce reste donc dans la zone euro. En échange, elle passe – sur des points essentiels – sous administration coloniale ou semi-coloniale. Régime indispensable, car il s’agit de faire appliquer un ensemble de mesures qui, pour l’essentiel, sont à la fois honnies par avance du peuple grec qui les connaît par cœur, et totalement ineptes. Pendant cinq longues années, ces mesures (leurs semblables et sœurs) ont déjà montré qu’elles ne conduisaient qu’à enfoncer l’économie grecque dans une infinie récession et son peuple dans une profonde misère.

La Grèce est le grand perdant du bras de fer de cinq mois de négociations qui vient de s’écouler, où l’Europe et les créanciers se sont drapés dans leur toute-puissance, et ont usé de tous les moyens, y compris l’asphyxie financière en privant les banques de liquidités pour parvenir à leurs fins. Honneur pourtant à nos amis grecs. Ils ont lutté tant qu’ils ont pu, avec leurs armes. Ils ont tenté de réintroduire de la démocratie et de l’intelligence dans ce débat. Ils se sont heurtés à un mur et ont dû céder. Nul ne pourra leur en tenir rigueur.

Les Grecs donc ont perdu. Mais ils ne sont pas les seuls. Cette bataille a fait au moins deux autres victimes.

La première, c’est l’Europe, elle-même. Après le cynisme, la dureté et l’ineptie des mesures imposées, qui encore, en Europe, va adhérer au projet d’union ? L’Europe s’est montrée comme un bestial père Fouettard, insensible à la raison. Pire encore, le symbole de l’Europe qui s’est imposé dans ces négociations, c’est une sorte de docteur Mabuse, venu du fin fond de la plus réactionnaire des Allemagne. M. Schäuble est son nom. Il se permet en quelques jours de déclarer : «Le FMI a raison : il faut restructurer la dette grecque. Mais, malheureusement, c’est impossible, car les règles ne le permettent pas» – un sommet d’intelligence et de bonne foi comme on peut le voir, et quelques jours plus tard, de faire circuler un mémorandum proposant un «Grexit temporaire» de la Grèce. Question : dans quel traité et dans quel article de ce traité a-t-il trouvé le fondement juridique du Grexit temporaire. Bref, cet homme se fout de nous. Pourtant, c’est lui et bien lui qui fait la loi. Le plan imposé à la Grèce jusque dans le détail (dont ce fameux fonds chargé de gérer les privatisations) est une de ses idées géniales. Avec un tel héraut, mû par une telle bonne foi, l’Europe, celle de Schäuble et de ses confrères, est morte. Ce n’est plus qu’une question de temps.

Mais, il y a un autre perdant encore. Le pire est qu’il se croit le gagnant de l’histoire. Ce perdant, c’est Hollande. Et c’est la France. En s’alignant sur l’Europe de Schäuble, celle des prétendues règles – contre l’Europe de la raison et de la solidarité – la France a signé la reconnaissance de son incapacité. Son renoncement devant la puissance allemande et sa manière – folle, une fois encore – de prétendre régenter l’Europe. Le contenu comme la méthode Schäuble ont été validés. Pas seulement par la Grèce, qui, acculée comme on sait, n’avait probablement pas d’autres choix, mais par la France, qui, elle, puissance souveraine non soumise au dictat de l’euro-groupe et du FMI, s’est souverainement inclinée devant la folle proposition allemande.

Nous n’avons pas fini de ramasser les morceaux du massacre perpétré ce week-end à Bruxelles. Pour nous, Européens, et qui ne renonçons pas à bâtir une Europe de la solidarité et de la fraternité, il faut repartir de bien loin. Tout est à refaire. Bien des masques en effet sont tombés ce week-end. Ce n’est qu’un début ! Et la suite immédiate est écrite : c’est à nous, de Podemos à «Barcelone en Commun», de reprendre l’initiative. Pour ceux qui en doutaient encore, la leçon de choses administrée ce week-end l’a clairement rappelé : c’est de nous, pas d’eux, que (re)naîtra l’Europe.

Dernier ouvrage paru : le Retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire, éditions LLL, 2015.

Source : Libération, 16 juillet 2015

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